Nos travaux

Il y avait un tel décalage entre ce qu’on me demandait d’être et ce que j’étais !

 

 

La rediffusion récente du film de Nicole Garcia L’adversaire inspiré du livre éponyme d’Emmanuel Carrère écrit à partir d’un fait réel, n’est pas sans rapport avec les trois articles du journal Le monde récemment parus et dont il est ici question.

Le lieu du travail ne serait-il en effet que celui d’une besogne qu’on effectue en suivant des protocoles et des procédures tout en se conformant au milieu ambiant ? On voudrait que ce lieu puisse dissimuler l’Autre scène, qui peut être aussi parfois obscène.

Celle par exemple où la physiologie est contrainte jusqu’à l’altération du métabolisme organique pour satisfaire aux exigences insatiables de la productivité . C’est là l’actualité du rapport d’expertise publié dernièrement par l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses), commenté dans l’article : "Alerte sur les dangers du travail de nuit pour la santé ». On y lit que le travail nocturne- entre 21h et 6h- s’est considérablement accru, malgré ses conséquences délétères. S’il est connu pour affecter sensiblement la vie sociale et familiale, ses répercussions sur le sommeil et le métabolisme ne sont pas moins avérées : symptômes comme le surpoids, hypertension artérielle, troubles lipidiques. D’autres sont hautement probables : cancer, en particulier du sein chez femme, obésité, diabète,, maladies coronariennes, performances cognitives amoindries. Enfin les perturbations du sommeil provoqueraient des troubles du système immunitaire. Cette exposition concerne principalement le secteur tertiaire, dans la fonction publique comme dans les entreprises privées.
http://www.lemonde.fr/planete/article/2016/06/22/alerte-sur-les-dangers-du-travail-de-nuit-pour-la-sante_4955419_3244.html

Celle d’autre part où l’on se voit pousser à déprimer son mental jusqu’à renier, abjurer le vivant en soi pour ne pas déplaire à la voix hypnotique du maître . Sabine, à qui l’on demandait de procéder à des licenciements a tenu, comme les autres salariés, à témoigner sous couvert de l’anonymat « Qu’allaient devenir ces ouvriers qui pouvaient avoir trente ans d’ancienneté ? C’est quelque chose qui me terrifiait. Je me sentais responsable. Je n’arrivais pas à tenir ma position, je pouvais pleurer devant eux… Et du point de vue de l’entreprise, c’étaient des décisions intenables : je me séparais de postes et de savoir-faire dont j’allais pourtant avoir encore besoin. » Carine, ingénieure en maintenance, reconnaît avoir eu parfois l’impression d’être, au travail, « comme un robot, oubliant l’aspect humain des choses ». La trentenaire a démissionné en 2014 d’une entreprise où elle devait assurer l’encadrement d’une équipe de techniciens. Surtout, elle devait leur « vendre » certaines décisions de la direction, qu’elle a souvent jugées « totalement incohérentes ». « Un nombre important d’accidents du travail avait été remarqué ? La direction proposait pour les éviter de mettre en place une séance de sport d’un quart d’heure tous les matins. » Pour elle qui s’affligeait intérieurement d’une telle initiative, porter la bonne parole de l’entreprise sous le regard des salariés devenait un supplice. Le trouble est tel qu’elle n’est plus, dans ces moments, ce « robot » froid qu’elle décrit. A plusieurs reprises, elle restera sans voix, ne parvenant pas à finir ses interventions. « Je me sentais vraiment mal », dit-elle. Baptiste, directeur de magasin d’une enseigne internationale, s’est posé la question : fallait-il qu’il adopte l’attitude de certains collègues ? « Ils avaient endossé une “carapace’’ et appliquaient sur leurs équipes le management très agressif exigé par les supérieurs, explique-t-il. Mais après m’être interrogé, je m’y suis refusé. Il y avait un tel décalage entre ce qu’on me demandait d’être et ce que j’étais ! » Il passera trois années à « jouer le rôle de tampon » entre son équipe et sa direction, avant de partir en arrêt de travail pour épuisement professionnel.
http://www.lemonde.fr/emploi/article/2016/06/28/quand-les-salaries-font-face-a-la-souffrance-ethique_4959557_1698637.html

Celle enfin ou l’on se retrouve objet d’avilissement des pulsions de l’autre comme s’en fait l’écho l’article : « Après l’affaire Baupin, l’espoir d’être entendues ». Sonia, salariée dans une petite entreprise cohabitait avec un collègue dans un étroit bureau. Elle a ainsi enduré ses remarques désobligeantes explicitement sexuelles, puis ses attouchements répétés. « je ne pouvais pas réagir, financièrement j’avais tout misé sur ce travail . Il y avait le loyer, les enfants. Mon mari me disait de prendre sur moi (Sic !) […] Mon patron reconnaissait que ce n’était pas normal, puis il passait à autre chose ». Sonia finira par porter plainte, soutenue par l’Association européenne contre les Violences faites aux Femmes au Travail (AVFT). Cela concerne tous les milieux professionnels : monde médical, collectivités territoriales, nettoyage industriel, hôtellerie-restauration, commerce », PME diverses etc. C’est le cas aussi de Christelle, employée dans un Centre d’Action Sociale parisien : attouchements, coups. « A part le médecin du travail, personne ne m’a écoutée . On te dit que tu es exubérante, familière. C’est une façon de faire comprendre que c’est toi la responsable. « « Il y a toujours l’idée que les femmes jouent de leur sexualité, et que les hommes ne font que rigoler. Ce fut aussi le cas de Lola qualifiée d’ « aguicheuse », subissant envoi de mails pornographiques et propositions sexuelles de la part de l’ancien chef de police municipale auquel elle opposait ses refus systématiques. Jusqu’à ce qu’elle soit suspendue de la fonction publique ! Sept après, le tribunal administratif vient de condamner la commune (Montereau-Fault-Yonne) à l’indemniser. « J’ai été en dépression et je suis encore fragile psychologiquement », témoigne-t-elle.
http://www.lemonde.fr/societe/article/2016/06/22/apres-l-affaire-baupin-les-victimes-de-harcelement-esperent-etre-mieux-entendues_4955457_3224.html

Quel est donc cet obscur adversaire, hors de nous autant qu’en nous, jamais rassasié, qui nous fait tant souffrir et nous éloigne de notre parole vive, quand l’incessante précarité instaurée par le discours capitaliste tend à mettre chacun isolément à sa merci ? Ne reste alors que le symptôme, comme en atteste ces trois articles, quand la sidération vient à la place d’une parole en manque de lieu pour se dire selon ses modalités diverses
RENE FIORI

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