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Rien de personnel, le film de Mathias Gokalp,...

 

 

Rien de personnel, le film de Mathias Gokalp, reste toujours incisif et n’a pas pris une ride - Une actualité qui n’est pas près de disparaître.

Hyper, ΰπέρ, « au-dessus » dixit le dictionnaire Bailly. Hyperréalisme, au-dessus du réalisme. Très au-dessus, à des années-lumière même, c’est ce que Mathias Gokalp a voulu pour son film, son premier long-métrage auquel il a donné pour titre Rien de personnel*. Eviter l’illusion réaliste pour mieux rejoindre « la fiction vraie ». Le scénario est co-écrit avec Nadine Lamari.
Nous sommes en soirée, au début d’une réception. Le flot des invités arrive. Le lieu est un musée. Des masques anciens. Des représentations d’anatomies humaines, autrement dit des écorchés. Petits fours, champagne… Zabou Breitman/Christine Barbiéri, en prêtresse de la communication, déclame les règles (apparentes) du jeu qui va suivre « Je vois que chacun a trouvé son partenaire… ». Dans un décor baroque, le simulacre commence. Les Maîtres-mots : exercice de coaching, cadres, rachat d’entreprise, jeu de rôles (pas drôles), entreprise pharmaceutique, licenciements, compromission, sauve-qui-peut (peu peuvent), délégué syndical, coucherie, vérités, trahison.

Mathias Gokalp faufile le spectateur entre les personnages, les situations, les décors. La musique de Fleming Nordkroge discrètement nous apostrophe. Off, elle se pose sur le décorum comme sur les personnages. Etincelles sonores et ludiques qui nappent le brouhaha de cette soirée organisée par le patron (Pascal Greggory) des Laboratoires Müller, brouhaha dont elle perfore la fluidité, l’écoulement, le continuum. Elle représente en quelque sorte notre ignorance, elle est aussi notre persona. Le développé du film, par lentes répétitions, par successifs décalages des points de vue, déploie le spectre, la gamme des places qui vont happer untel ou untel, les uns aux autres s’intervertissant. Il y a quelque chose de La loi, de Roger Vailland, dans cette permutation des places. Le délégué syndical (Denis Podalydès/Gilles Bergeret), chamboulé, veut, lui, dire non à ce piège. Pas, peu, de profondeur de champ. Les superbes plans rapprochés focalisent les personnages et leur incrustation dans la foule floutée des nombreux salariés de la firme, à laquelle font écho d’indistinctes conversations hors champs. Le spectateur, en un progressif décalement des points de vue, se découvre des angles aveugles. La consécution des images active un véritable kaléidoscope, celle de la dégradation du sens en non-sens. Celui du travail, de la place de chacun dans son organisation, du rôle que chacun y croyait tenir. Récit d’une lente déstructuration des liens, d’implosion des idéaux. C’est une comédie. Pas de pathos. Emotion minimale. Mais des personnages qui ont du corps. Ils ont aussi un corps auquel certains se voient vertigineusement, ou instantanément, réduits. Angoisse. La pétulante Melanie Mouttet ( Natacha Gauthier-Stevens) s’évanouit en son corps, se dissipe de son corps, c’est selon. Touchée qu’elle est par une fulgurante subjectivation d’informations croisées, où son mari lui apparaît adverse à elle-même, et donc à l’amour. Jean Pierre Darroussin/ Bruno Couffe, cadre en CDD longue durée, se retrouve à exhiber un corps désensibilisé, indolore. Les corps sont gagnés par le spectaculaire, à la mesure des mots qui ne font plus face, n’y suffisent plus. On passe du non-dit au hors-dit, au hors-dire. Le patron de la firme pharmaceutique, survolant son pupitre, déploie sa voix hors-corps, nappant l’assemblée silencieuse. Che vuoi, boss ? Au trouble qui progressivement gagne le spectateur se superpose l’inconsistance qui gagne le milieu ambiant. Plus rien n’est garanti, plus personne n’est garant.

Si tout est humour dans ce film, c’est que tout est théâtre, théâtre de l’absurde. L’homme de ménage (Marek/Fréderic Bonpart) se ménage la place du patron, et monte en sa limousine. Il est, dans le film, notre intelligence. Il a capté le subtil et burlesque délitement qui s’opère sous ses yeux. Plus qu’un film, cette œuvre de Mathias Gokalp est un texte, celui du bain qui aujourd’hui ravit celui et celle qui travaillent dans les grands groupes comme dans les petites firmes. Bain de la souffrance, qui de virtuelle, incorporée, programmée dans la structure, impose son enveloppement délétère, pour finir par asphyxier l’atmosphère et se précipiter, sans crier gare, dans les corps. Voir ce film, c’est lire. Et lire, c’est rire, et dans le meilleur des cas, s’éveiller à l’horreur feutrée. Comment sortir de ce mauvais rêve ? Rien de personnel, là où le personnel ne vaut plus, rien. RENE FIORI

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